dimanche 8 mai 2011

Feuilleton d'un chantier 7


© Matthieu Gauchet

Imaginez une montagne au loin. Imaginez une falaise. Imaginez le trouble de la distance. Pour imaginer une montagne, rappelez-vous qu'il est nécessaire de ressentir le trouble de la distance. Peut-être qu'il vous faudra de la brume. Imaginez une masse obscure, la masse obscure et l'infinité des détails. Et la brume par-dessus. La masse et les détails sont indissociables. Garder en tête qu'on ne peut penser les choses séparément, que les sensations se concentrent en un seul point, en un seul moment. Vous avez peut-être déjà oublié la Préhistoire. Ce n'est pas grave. Elle reviendra d'elle-même le moment venu.
Imaginez maintenant la montagne et le trouble, la falaise et le trouble, le cratère, l'aven, la concrétion, la sédimentation, la faille et le trouble. Imaginez une masse immobile peut-être depuis plusieurs millions d'années, immobile mais en mouvement imperceptible. Imaginez maintenant des montagnes ouvragées par la main de l'homme. Pas un sentier, pas un chemin, pas une allée, pas une promenade de douaniers, pas un marquage sur les arbres, pas un point de vue, pas un tunnel, les montagnes elles-mêmes. Les montagnes gigantesques, les montagnes en silhouette et le trouble de la distance qui va avec. Le trouble et les montagnes tout entières sorties de terre. Imaginez cela mais sans tremblement de terre. Il ne faut pas penser tremblement de terre maintenant. Il faut penser à l'ouvrage, à la main de l'homme, au pouce inversé, à cette terrible histoire de pouce inversé qui a séparé l'homme du reste, qui a fait des créatures particulières, des outils particuliers et maintenant des montagnes particulières. Gardez en tête ce moment précis de la Préhistoire, qui fait sortir de la nuit cette masse trouble sans sentier, ni parking, sans GPS, sans bulldozer, sans usine éclairée de nuit par des projecteurs. Imaginez les phares des voitures dans le ciel, imaginez une masse sombre devant vous où glissent des lumières. Vous pouvez penser au Pays Basque. Si cela vous aide à voir avec plus de précision, vous pouvez penser à une frontière dans la montagne. Vous pouvez penser à un voyage de nuit vers le Portugal et à la traversée du Pays Basque, à des chemins qui découpent les montagnes, à des carrières et à la nuit par-dessus et à la brume par-dessus et au trouble de la distance et aux phares aussi. Vous pouvez penser "des phares pareils à des insectes perdus dans la nuit". Vous pouvez penser ainsi mais ça n'est pas obligatoire. Cela dépend de votre expérience personnelle. Certains penseront métal en fusion, d'autres, roches en bloc régulier, craie, poussière, odeur de fumée, étincelles, crasse, certains penseront Gustave Eiffel, Alstöm, certains penseront visages noirs d'un autre temps, et d'autres, probablement les plus nombreux ne penseront qu'à la route qui irrémédiablement trace une ligne dans la nuit sans jamais faiblir, sans jamais renoncer à franchir les lisières du sommeil.

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Où, quand, comment ?
Oeuvre in situ du Studio 21bis
du 6 Mai au 11 juin à l'Espace Khiasma
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