mercredi 12 octobre 2011

Journal fantôme des colonies 1



En haut : Image extraite du film de Vita Nova de Vincent Meessen.
En bas : Vincent Meessen et Corinne Diserens discutent en public à l'espace Khiasma le samedi 8 octobre 2011 au cœur
de l'exposition My Last Life. © Matthieu Gauchet


Avec l'exposition My Last Life de Vincent Meessen et le programme Hantologie des colonies nous ouvrons la saison Les Empires Intérieurs. Il faut bien le dire, il s'agit là d'une saison assez spéculative où le programme n'est pas tant le reflet d'une Histoire en ordre, d'un discours éprouvé, mais bien une forme d'investigation, une enquête. Point de vérités donc mais, des œuvres qui distillent des questions irrésolues. Un programme où l'on avance à tâtons à la recherche des bonnes questions – à défaut de réponses. La pression politique est forte en cette période électorale et la tentation n'est pas moins grande de se jeter dans un débat identitaire, qui nous assignent dans des positions déjà écrites.

Il s'agirait, ici, de tenter plutôt de donner vie à de nouvelles approches qui remettent les dimensions sensibles au cœur de notre appréhension d'une histoire commune. Les artistes seraient ainsi nos guides ; des « guides ignorants ». Comment revenir au moment colonial sans repasser par les schémas des cultural studies, les outils des seuls historiens, les prismes déformants des joutes politiques et les pamphlets morbides des intellectuels de cours? Comment redistribuer dans le présent ce qui nous hante sans en appeler à des polarisations, qui empêchent d'éprouver les nécessaires contradictions de ce qui nous lie à l'autre. Comment remettre en circulation les histoires ? Hantologie des colonies nous offre l'occasion de chercher ensemble une manière de mettre en dialogue les strates multiples de notre société, dont certaines reviennent à nous sous les traits de fantômes. Histoires sciemment enfouies par les puissants, mais aussi images latentes, figures qui travaillent secrètement en nous, qui nous fondent et nous troublent. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que de convoquer un cycle de films pour débusquer des formes invisibles. Comme l'annonce le Vita Nova de Vincent Meessen, le film n'est pas ici l'endroit des certitudes ni quant à son sujet encore moins quant à sa forme. Dans ce cycle, il devient un dispositif sans cesse perturbé dans son effet de réalité, inconfortable, un véhicule accidenté. Comme un outil qui chercherait sans cesse son juste réglage pour faire apparaître en creux, ce qu'il ne peut montrer sous peine, en la réifiant, de perdre toute l'essence fantastique d'une apparition fugace. Débattre autour d'un film devient alors l'exercice d'une communauté éphémère, un peu à l'image de celle que met en scène Wendelien Von Olderborgh dans Mauris Script (10 octobre aux Laboratoires d'Aubervilliers), une ébauche de société sans autre certitude ni richesse que des histoires enfin prononcées, libérées, mises en circulation et ainsi disponibles à toutes les hybridations.

Tout au long de ce cycle, au travers de quelques notes, je me fais le témoin subjectif de ces débats mais aussi le spectateur attentif de films à venir. Ce sera le journal fantôme des colonies.

Olivier Marboeuf

dimanche 9 octobre 2011

« Des êtres au futur »



Vues de l'exposition My Last Life © photo Matthieu Gauchet


Discussion entre Vincent Meessen et Olivier Marboeuf autour de l'exposition My Last Life

OM : La spéculation sur les objets disparus, et surtout la possibilité qu’ils réapparaissent dans un contexte et un régime nouveau, est un motif important de tout un pan du champs de l’art actuel. Cela crée dans les faits un espace de relation ambigüe entre le champ de l’art et celui de la science dans la mesure où l’art s’empare à la fois du vocabulaire de l’enquête scientifique mais aussi de son esthétique tout en y introduisant la subjectivité, la fable. Cependant, au-delà d’une mise en critique des formes de la vérité scientifique – ou plus précisément de la place de la forme dans cette vérité - cela pose une deuxième hypothèse qui me semble plus importante encore quand on s’intéresse aux sciences humaines en particulier ; c’est la place du sensible dans le régime de la connaissance. Question qui est au cœur de la friction entre l’Histoire et le récit. Les largesses que prend l’artiste avec les outils de l’Histoire ne seraient pas seulement des questions de trivialité, mais aussi des méthodes d’exploration qui permettraient de saisir ce que la méthode historique ne peut retenir dans ses mailles. La proposition artistique relie des objets, les déplace, et fabrique même parfois des pièces manquantes qui ont un statut tout à fait particulier. Car il ne s’agit pas de preuves – au sens scientifique du terme. Ces objets ouvrent à une nouvelle lecture, à de nouvelles pistes, fragilisent en quelque sorte l’édifice des faits pour donner à voir la nature construite de toute histoire.

VM : Certains scientifiques ne parlent-ils pas de « negative proof » pour disqualifier et pour nommer l’irrégularité d’une procédure d’instauration du vrai ? Comme artiste, dire que la Vérité est le mythe de la science ne suffit pas, il faut le prouver...ce qui signifie rendre crédibles ses positions. Le choix philosophique ne se situe pas entre une positivité nommée « réalisme » et une négativité nommée « relativisme ». Plutôt que de se reposer sur la doxa de l’homologué « vrai », du plausible, une piste -et c’est peut-être à cet endroit que science et art se parlent le mieux- pourrait être de tenter un autre tracé, celui d’un possible, et voir où il nous mène, sur quel terrain pratique et conceptuel, sachant qu’en en faisant l’expérience, nous en sortirons peut-être changés. Pour cela, il faut accepter de ne pas se fonder sur les vérités constituées dans un champ unique, celui des sciences. Il faut accepter qu’il y ait d’autres formes de « réalisme » donc d’autres pratiques de constitution de soi. L’exemple, que tu mentionnes, celui de l’objet disparu, se prête bien à une spéculation. On peut aussi dire que l’homme n’a rien fait d’autre depuis bien longtemps, que de faire disparaître ses objets encombrants pour les faire réapparaître autres après quelques tours de passe-passe. Les sciences ne font pas autre chose, elles ont besoin de délimiter un champ, un espace de référence pour faire apparaître, via des opérations de simplification, des faits d’une nature spécifique. Elles se fabriquent leurs « faitiches » comme dit Bruno Latour. Dans l’exposition, trois petites œuvres nommées Factitius agissent sur la perception des documents et artefacts agencés autour d’elles. Factitius renvoit aussi le fétiche à son origine étymologique, à l’instauration historique du fétiche dans notre culture. C’est à l’origine un adjectif latin qui signifie « fabriqué ». Il a donné le mot « fétiche » mais aussi les mots « fait » et « fiction » ! Troublant, non ?

OM : Nous en avons parlé, et c’est l’un des aspects du programme Les Empires Intérieurs, j’aperçois ici la possibilité, grâce au geste de l’artiste, de remettre en circulation des récits « minoritaires ». C’est à mon avis indispensable pour ressaisir dans le présent les questions coloniales. Mais il ne s’agit pas seulement d’exhumer des récits – ce qui reste encore du ressort du métier de l’historien – mais aussi d’en fabriquer. Double dynamique qui me semble agir dans ton exposition My Last Life ; une dimension d’enquête, forme de réalisme documentaire, enchâssé dans un geste de fable - et donc indiscernable de ce dernier. Je reviendrai plus tard sur cette question d’enchâssement, d’imbrication qui est une structure significative de ton travail qui m’est apparue en voyant les dernières pièces produites pour l’exposition.

VM : Au fond, quelles différences y a-t-il entre l’historien et l’artiste qui, en définitive, ne sont comme tels que des abstractions ou mieux, des noms de personnages, des entités construites. Et ces personnages sont occupés, à travers leurs gestes et récits, à produire des lectures partielles de mondes. Ce qui diffère bien entendu ce sont les intentions, les formalisations, les instances de validation et plus fondamentalement encore les dispositifs de distribution de ces savoirs et croyances. Pour faire simple, disons qu’à la différence de l’historien mobilisant des discours et outils à visée « authentificatoire », je pense que la pratique artistique se tient résolument du côté de l’interprétation... et donc du côté de l’irrésolution. Certains artistes de ma génération tentent en effet des formulations qui permettent de penser les représentations de l’Histoire en général et de l’Histoire de l’art moderne en particulier. Contrairement à une vague formaliste et nostalgique qui relit le modernisme comme un continent perdu, j’ai personnellement plus d’intérêt pour les travaux hybrides dans lesquels la question du récit n’est pas bradée au profit d’un repli formel sur les motifs des modernes. Comment met-on l’Histoire en récit en vue d’échapper à son projet d’embaumement du vivant, à briser sa temporalité unifiée, sa sélectivité et son amnésie. Comment se ménager des lignes de fuite, car c’est ce qu’elle essaie de limiter aussi ? L’Histoire est politique, parce qu’elle concerne tout autant le passé retranscrit que le futur qu’elle tente, par sa force de persuasion, de préempter. L’Histoire est aussi, et peut-être d’abord, une forme d’occupation du futur. Une proposition consisterait peut-être à s’essayer à une mise en intrigue, à une forme de « réalisme spéculatif » : acter un « étant donné » qui n’aurait d’intérêt qu’en vertu de ce qu’il est à même de faire advenir. Autrement dit, fabuler permettrait de repartir du fait pour en actualiser certaines potentialités non encore expérimentées. Ce programme serait d’ordre empirique et récitatif et convoquerait concept et document.

OM : L’exposition est toute entière articulée autour d’artefacts coloniaux. À la manière de Fac Dissimile, ta production de fac-similés de Paris Match où tu mets en évidence la valence coloniale, ton exposition procède de l’intensification d’une piste finalement peu travaillée à l’endroit de Barthes, sa filiation intime avec le moment colonial. Ici tu remets en scène, comme d’ailleurs nombre d’artistes du programme Hantologie des colonies, l’histoire de la relation du petit-fils (ou de la petite fille) aux grand-parents, histoire elle-même marquée par un mélange de réalisme et de fantasme. Nous parlions l’autre fois de la manière dont nous vivons avec les morts ou plutôt de notre incapacité à le faire, ce qui devient le nœud irrésolu de tout le processus historique en Occident. J’ai l’impression que c’est à cette question à laquelle tu t’attaches particulièrement et qui sous-tend ta relation aux formes du monument ou du tombeau que tu convoques ici.

VM : Exactement. Mais peut-être qu’au lieu de moment colonial, il faut parler ici de « colonialité » . Le colonialisme est, lui, ce moment colonial appuyé sur un corps de connaissances occidentales enfouies - les sciences coloniales-, le discours légitimant de la prédation. Ce moment est une longue durée et toujours actuel même si les formes ont muté. La « colonialité » est, pour moi, intemporelle, elle est de l’ordre de la méthode, du geste, de la saisie et de l’occupation. « Décor et Conquête » disait Marcel Broodthaers pour souligner ce paradoxe de l’artiste. Car la « colonialité » concerne la pratique artistique au premier chef. Dans le champ de l’art occidental, Broodthaers est peut-être l’un des premiers artistes à mettre subtilement cette « colonialité » en tension avec le colonialisme. Tu as raison, la filiation est peut-être doublement de l’ordre du code. Elle n’est donc pas que biologique -le code ADN- , elle renvoie aussi au corps de connaissance -au corpus-, tous deux porteurs de codes différents. L’Histoire, comme discipline moderne à prétention scientifique, est une façon de transmuer le code biologique en code culturel, elle offre une rationalisation de la mort, promet un avenir à tous en dehors des patrimoines biologiques . Notre problème est peut-être que nous ne considérons pas le mort comme un être social or c’est ce qu’il est, vivant au sens d’actif, au sens où certains d’entre eux continuent à nous obliger. Chez nous, l’image est au coeur de ce commerce vivant avec les morts. Broodthaers, par exemple, est mort, son mode d’existence change, sa figure se transforme et quelque chose d’irrésolu m’oblige. Il y a bien un futur à la relation même avec ceux qu’on a pas connus. Elle peut être traumatique et violente. Ainsi la programmation d’Hantologie des colonies nous expose à des positions sensibles qui tentent de mesurer au présent les effets psychiques, historiques, sociologiques, économiques de la nécropolitique coloniale -la politique d’administration de la mort dont parle le penseur camerounais Achille Mbembe- et aux façons singulières dont certains artistes et cinéastes tentent, à leur échelle, de conjurer ce sort.

OM : Lors de l’une de nos précédentes discussions, tu me disais d’ailleurs très justement que l’enfant de troupe en couverture de Paris Match est une image invisible dans Le Mythe, aujourd’hui. Elle n’existe que dans le texte, c’est une image mentale. Elle ne commence à apparaître comme iconographie et à être reproduite qu’à la faveur des interprétations anglo-saxonnes de l’œuvre. Ainsi, il fait exister l’image dans son absence, dans sa puissance fantomatique. Et, peut-être, que les opérations que tu proposes au contraire visent à donner à voir la forme qui ne serait plus en retrait de la littérature, qui sortirait de l’ombre.

VM : Oui, cette image a acquis un statut iconique dans le monde anglo-saxon particulièrement. Certains lecteurs ont voulu retrouver cette image, qui leur parlait tant sans qu’ils ne l’aient pourtant jamais vue. La portée de cet essai dans les champ de l’art, mais aussi dans celui des postcolonial studies fut de fait très importante. Mais à la reproduire comme illustration, elle en est venue à signifier bien autre chose encore. Vita Nova, est une tentative de rendre crédible un leurre : faire le punctum de cette image, de nommer le profond trouble de Barthes en montrant que ce trouble est d’une part relié à l’intime familial, à la grande Histoire, mais aussi et surtout que le présent en reste affecté. Les mises en récits sont concurrentielles et donc politiques. Invisibiliser les images pour Barthes, c’est une technique qui dit bien que l’enjeu n’est pas seulement celui de la critique, ça permet l’opération imageante, le récit. La photographie pour lui, c’est l’objet magique par lequel s’opère finalement d’ailleurs l’élucidation. Elle oblige à se confronter au réveil de l’intraitable réalité, celle de la mort. En littérature, « faire vivant » veut dire « voir mort » écrit-il. L’écriture est une mise à mort. La photographie est résurrectionniste, elle est donc un moyen qui permet l’écriture, rend possible une sortie de la négativité. Ne nous y trompons pas, le procédé technique de la Chambre claire est à l’opposé de la photo, c’est une technique de dessin hyper-réaliste, il s’agit d’une façon de revenir à l’écriture par le trait.

OM : Du coup, j’ai l’impression qu’il y a un effet de spirale dans ton exposition, dans la mesure où elle déclare clairement le Barthes artiste en donnant corps à une œuvre, qui n’est pas la sienne, mais qui opère dans sa logique, à une œuvre qu’il aurait réalisé conceptuellement.

VM : C’est une hypothèse possible, celle d’une possession. Le titre de la présente exposition est ouvert. On ne sait pas qui parle. Quand Barthes fait sa grande déclaration de la mort de l’auteur, comme formation historique moderne, il pointe Mallarmé comme meurtrier. La vie peut désormais imiter le livre dont le texte n’est plus « qu’un tissu de citations issues des mille foyers de la culture ». En exacerbant le régime citationnel, on est emporté dans le mouvement spiralé et vertigineux de la culture. L’auteur, comme formation historique, est mort mais ne disparaît pas pour autant. Il change de corps mais hante son site de prédilection, celui de l’Histoire. La spirale permet le voyage dans le temps. L’auteur revient comme personnage.

OM : Oui, je parlais de spirale dans le sens où tu appliques non seulement la dynamique de Barthes, mais tu l’appliques au sujet Barthes, qui devient lui-même un personnage : Herbé. Si l’on suit sa logique de recherche du romanesque sans le roman, on peut déclarer, à la suite de Jean-Yves Jouannais, Barthes comme un artiste sans œuvre. Et l’on comprend alors que le « sans œuvre » n’est pas un signe d’inaccomplissement mais bien une particularité de son art.

VM : La spirale, c’est la métaphore de la métaphore. Pour moi qui ne suis ni critique ni philosophe et qui ne l’ai pas connu de son vivant, Barthes ne pouvait revenir que comme personnage et rôle, être joué. Si écrire, c’est mettre à mort le vivant pour le ressusciter ailleurs, et que l’écriture consiste à construire un monument funéraire, alors l’écriture de soi, l’autobiographie, n’est plus l’écriture de sa vie, c’est l’écriture de sa mort vivante. Barthes scénographie cet événement : je vous écris comme déjà mort. La proposition de Jean-Yves Jouannais pourrait donc peut-être être inversée : ne s’agit-il pas plutôt d’une œuvre sans artiste ? C’est ce qui caractérise le Mythe d’ailleurs. C’est aussi ce qui m’a poussé à fabriquer la sculpture « Discours » . C’est un « model » au sens où les anglais l’utilisent, une maquette à l’échelle, d’un monument sankariste aujourd’hui menacé de destruction. Mais la date et le programme ont changé. Discours pointe à son sommet un programme anhistorique, celui du devenir-artiste de Barthes par la tierce forme.

OM : Pour poursuivre sur Barthes qui est l’une des figures – ou peut-être même la seule figure diffractée - de l’exposition, il me semble que tu viens à sa rencontre dans une logique assez singulière. Il ne s’agit pas d’un portrait, ni hommage, pas tout à fait d’une relecture non plus. Mais plutôt d’une considération relative à sa littérature que tu choisis de ne pas aborder dans sa seule forme critique ou romanesque mais dans sa perspective de méthode. C’est cela ; la littérature de Barthes comme méthode d’un devenir artiste – et dans ton travail comme méthode de production d’œuvres. Donc une littérature déplacée de son objet ou au contraire peut-être ramenée à son objet caché – dans une opération qui ramène ce qui pouvait passer pour une figure de style à une forme de programme, une pratique concrète. Prendre à la fois Barthes au pied de la lettre – (Tout) ceci doit être considéré comme dit par un personnage (de roman) – et le déplacer, et ainsi tracer de nouvelles perspectives, de nouvelles chimères qui achèvent la mise à mal du biographique voulue par l’auteur. Et de nouveau, il me semble que dans ton geste d’artiste on retrouve l’écho de la dialectique entre le réalisme – la citation - et la fiction – le déplacement. Dialectique qui est la marque du projet barthésien par excellence et qui trouvera des échos dans son œuvre dans l’affrontement poétique / politique.

VM : Si j’ai poussé mes recherches en produisant d’autres travaux au-delà de l’hypothèse filmique de Vita Nova , c’est parce que le projet intellectuel de Barthes se révèle être au final un véritable projet artistique situé au carrefour du réalisme et « du » conceptuel. Art conceptuel que je rattache à une forme de spéculation en actes. Ce projet d’une vie entière est celui d’une Littérature impossible. Il est d’abord mené avec le masque de critique qui circonscrit la scène du crime des Modernes. Puis, ses livres sont, pour moi, comme autant de passes magiques par lesquelles il fait revivre certains illustres morts -ses personnages conceptuels au sens deleuzien- pour les besoins de ses récits. Certes, il pointe son masque de critique du doigt mais il ne l’abandonne jamais totalement car le seul projet d’écriture viable, à ses yeux, est celui d’une tierce forme dont je parlais plus haut, du « third text » en fait, cet amalgame -au sens alchimique- entre une écriture critique (le métalangage) et une écriture mythologique (le romanesque). Quand l’équilibre s’inverse et que le romanesque prend l’ascendant sur le métalangage, c’est « je », un personnage de papier qui parle. Le nom civil « Roland Barthes » devient en quelque sorte un pseudonyme, celui du personnage Herbé. Herbé est dans l’exposition nommément invoqué dans les trois petits œuvres Prolepse, des ouvrages fantasmés par Barthes qui prennent ici corps.

OM : L’installation de la phrase de Barthes - (Tout) ceci doit être considéré comme dit par un personnage (de roman) – à l’entrée de l’exposition constitue aussi un jeu d’interpellation du visiteur, une forme d’avertissement, de mise en condition. Du coup, la phrase fonctionne à plusieurs niveaux, autant dans la citation que dans le registre de la sculpture mais aussi de manière inédite dans le champs de la médiation, c’est-à-dire dans cet espace qu’on a coutume de penser comme extérieur de l’œuvre. En quelque sorte, avec cette proposition tu prends en charge à la fois l’œuvre et son commentaire.

VM : Prendre cette injonction de Barthes -(Tout) ceci doit être considéré comme dit par un personnage (de roman) – et la déporter dans le champ de l’art, non pas d’abord comme argument d’autorité mais comme adresse anonyme, c’est effectivement tenter de moduler un rapport. Si l’on veut décrire Forgerie -c’est son titre-, on pourrait dire que c’est une imitation d’écriture mais c’est en outre une adresse programmatique et orpheline. Comment coexistent le personnage Herbé et son référent biographique sinon, au minimum, sous la forme d’une tête de Janus ? Figure dédoublée, figure mythologique du passage, avec d’un côté un visage tourné vers le passé, ce serait la face qui scrute l’Histoire, afin que de l’autre côté, le second visage, celui du devenir-écrivain, puisse s’inscrire en toute sécurité dans le futur, qui n’est donc ici que de l’Histoire en sursis. J’inscris ce travail dans un jeu de degrés, je participe ici hérétiquement et avec d’autres outils à la dispersion inconditionnelle du sens.

OM : Pour parler maintenant de la question de l’enchâssement que j’évoquais tout à l’heure, je pense qu’il est utile de revenir un peu en arrière dans le temps. Quand j’ai découvert pour la première fois le film Vita Nova en 2009, à la Biennale Contour de Malines (Belgique), il était montré seul en projection. J’ai été très marqué par la densité des questions qu’il mettait en jeu. Cela donnait l’impression d’une forme de saturation de sens. Il y avait là de multiples pistes qui restaient ouvertes, des lignes de fuite qui chacune détenait une histoire possible. L’hypothèse documentaire qui ouvrait le film s’évanouissait au bout de quelques minutes. Elle nous laissait en quelque sorte orphelins d’un terrain connu – l’enquête documentaire. On se retrouvait alors errant parmi les fantômes comme un voyageur qui perd ses papiers dans un pays inconnu et qui cherche une forme de familiarité ou plutôt est troublé par la familiarité dans ce territoire étranger. Car il connaît le nom des rues, des villes qui sont les dépôts, la contremarque du passé colonial. Et plus le film se développe plus les lignes de récit deviennent nombreuses avec l’apparition de la figure de Binger, le grand-père de Barthes, qui ouvre un autre voyage spéculatif sur les relations intimes de l’auteur avec l’histoire coloniale. Nous en reparlerons car le film dit d’autres choses encore, mais je voulais retenir ici des pistes qui trouvent leur développement dans l’exposition My Last Life. Non pas que le film ne soit pas une forme autonome – il est inédit en France mais a été exposé et projeté en Europe et en Afrique – mais qu’il prend ici un autre statut. Il devient une espèce de plateforme dans laquelle s’enchâssent les autres pièces de l’exposition, qui apparaissent alors comme les prolongations de certaines de ses perspectives. Cette structure d’imbrication est devenue pour moi évidente quand j’ai découvert les vitrines de Corpus dans lesquels les objets ne sont pas seulement déposés mais inscrits dans différentes directions de l’espace, chacun offrant ainsi à la fois un sens, une matière mais aussi une perspective.

VM : Dans mon travail, je parle souvent plus volontiers d’empiètement que d’imbrication ou d’enchâssement parce qu’un empiètement renvoie à la transgression d’un seuil et même, dans son sens juridique, à « un vol par colonisation ». Je devrais mettre les guillemets pour signaler que cette formulation est en fait de Barthes mais utilisée dans un autre contexte. Il utilise la métaphore du « vol par colonisation » pour décrire le fonctionnement du mythe. Tiens, voilà que notre entretien me permet d’ajouter une nouvelle pièce au puzzle de l’exposition. Mais je continue, donc, le mythe déplace les objets mis en récit, les transporte et les dispose ailleurs. Disposer, c’est immanquablement créer un nouvel ordre, réorganiser le discours, agencer un plan de composition. Corpus concrètement, c’est un ensemble de trois vitrines desquelles auraient été ôté les couvercles et dans lesquelles sont disposées, outre diverses traces documentaires, Prolepse et Factitius ,deux petits travaux évoqués tout à l’heure. En tant que spectateur, on a un accès tactile à certains des objets disposés. Corpus met en co-présence des fragments hétérogènes, c’est un agencement de quasi-objets dont la mono-fonction est partiellement suspendue. C’est donc un échantillon, la trace d’un carottage temporel qui fonctionne comme un possible montage parallèle du film Vita Nova.Comme tu le dis, cela ouvre d’autres perspectives sur l’histoire racontée. Les objets sont remontés, leur fonction se pluralise : documents, objets et plans.

OM : Oui, cette idée de vol par colonisation est évidemment un écho très fort au sujet même de l’exposition mais j’ai l’impression qu’au-delà de l’empiètement il y a clairement aussi dans ce que tu produis un intérêt particulier pour le constructivisme -
et donc les logiques d’imbrications mécaniques des choses.

VM : Les mots se fabriquent, ils se démodent et se multiplient. Dans l’entre-deux guerre, un philosophe démodé, Etienne Souriau, a avancé l’hypothèse du multi-réalisme pour penser les différents modes d’existence. Il écrit alors que pour savoir ce qu’est un être, il faut l’instaurer et même le construire, soit directement si c’est une chose soit indirectement par représentation. Il se demande s’il faut sacrifier à la Vérité des populations entières et les rayer de toute positivité existentielle ? C’est donc une invitation à multiplier les mondes. Je pense que cette proposition a des points communs avec l’animisme qui affecte des âmes aux choses et aux vivants et où le mort n’est pas mort, pas coupé des vivants. Ils cohabitent. Le mort est invisible mais ces invisibles sont des êtres vivants, des êtres au présent. Et même au futur. C’est cette « mémoire du futur » qu’évoque le narrateur dans Vita Nova.

OM : D’ailleurs, je voulais revenir à ce sujet aux corpus de Barthes, à la manière dont il découpait méthodiquement des images pour les coller sur des pages afin de composer des formes de mondes visuels intuitifs – méthode de travail qu’il soumettait d’ailleurs également à ses élèves. Il me semble que cette pratique de compilation ne saurait être bornée à la seule fin d’une notation, d’un exercice. Il s’agit clairement aussi – et peut-être surtout- d’une méthode de création à part entière qui procède de la translation et de la création de sens par concomitance et accident.

VM: Entièrement d’accord sur ce que tu dis concernant le geste compilatif. L’usage d’un outil de collecte et de traitement est devenu aussi un enjeu lors de cette recherche. La question est banale : comment un outil affecte concrètement les termes de la recherche ? Comment il restreint les hypothèses ou au contraire libère le chercheur lors de l’expérience. Avec Cosmographe, c’est ce qui s’est passé. Grâce à un logiciel libre qui traite et optimise des données en vue de générer lui-même des diagrammes, j’ai tenté de tracer un premier réseau de connections. Il visait au début à relier les éléments hétérogènes agencés dans Corpus . Comment, par exemple, le nom d’Herbé renvoit à ceux Hergé et à d’Erté ? Comment le personnage de Bichon - objet d’une mythologie de Barthes en 1955 et très présent dans Corpus, qui grandit littéralement dans Paris Match entre 1955 et 1966, est-il lui aussi lié à Hergé ? Et comment le photographe qui photographie l’enfant de troupe pour Paris Match en 1955 devient un jour un personnage d’Hergé ? Ici les relations entre les éléments ne sont pas nommées comme c’est le cas en mathématiques. Les cosmographes, basés sur des données rencontrées, deviennent des outils de spéculation narrative : à la fois textes et images, outils de mise en intrigue. Le cosmographe constitue donc un support discursif, à la fois outil de notation, de relecture et support à une réécriture.

vendredi 17 juin 2011

Manuel du voyageur Impénitent n°2



Comme tout voyageur qui se respecte le voyageur impénitent envoie des cartes postales pour apporter la preuve de son séjour dans des contrées exotiques. Les habitants des Fougères, quartier du XXème arrondissement de Paris qui faut-il le rappeler est posé au-dessus du Périphérique à quelques centaines de mètres de l'espace Khiasma - mais de l'autre côté de la frontière - les habitants donc ont ainsi tous reçu une carte postale de cet illustre étranger. Ces cartes ; des bancs, des vêtements oubliés, des tas de sables, des fossés, des chantiers, un homme au sol, des grilles, un skate parc, ne sont pas autre chose qu'une collection d'images du quartier lui-même et l'invitation qu'elles colportent une exploration en bas de chez soi. Une invention du quotidien, dirait de Certeau. Une dérive dans les chantiers, un passage de la frontière en douce. Un devenir étranger du quartier. Traversé par des fictions actives, Le Manuel du voyageur impénitent est une invitation à de nouveaux usages de la ville, à un questionnement sur les marges étroites de l'invention sociale.
Rendez-vous donc le samedi 25 juin à 20h au Square Léon Frapié au coeur des Fougères à 20H pour l'épisode 2 et le samedi 2 juillet à l'Espace Khiasma pour la troisième ouverture (une conférence qui décortique la "fête obligatoire")

dimanche 12 juin 2011

Feuilleton d'un chantier 11



Le premier bûcheron se réveilla nu au sommet d'un arbre. Il était entouré de fourmis. Elles mordaient des feuilles en se tenant immobiles à la verticale. C'était un spectacle surprenant. Mais il ne pensa pas à leur disparition prochaine, il ne pensa pas à la main invisible qui les avait déposé là. Au poison qui les traversait peut-être. Il ne chercha pas à en savoir plus sur sa propre situation, l'endroit où ses habits avaient disparu, la force qui l'avait emporté jusqu'à la canopée.
Un vol d'étourneaux dessinait des visages dans le ciel. Il ne pensa pas au visage de sa mère. Il ne pensa pas au royaume de l'enfance, il ne pensa pas aux portraits des ancêtres, il ne pensa pas aux mythes indiens, il ne pensa pas aux aurores boréales où dansent les esprits des animaux.
Au loin la forêt lui semblait ridiculement petite. Pareil à une maquette. Il ne ressentait plus le trouble de la distance. Ni l'excitation de l'exploration.
Il apercevait la clairière grisâtre où il avait si longtemps travaillé et la forêt tout autour qui se déployait en un motif circulaire et répétitif. Il voyait distinctement qu'un cratère s'y était formé. Il voyait des montagnes aussi, un paysage alpin. Il pensa à la chute d'un objet stellaire. Il pensa à la subduction, à la rencontre des plaques, à la croûte terrestre glissant lentement sur l'asthénosphère. Il pensa à l'érosion, aux glissements de terrain. Il ne voulait pas penser à l'action de l'homme. Il ne voulait pas penser à l'autre bûcheron défonçant méthodiquement le sol. Il refusait de le voir progresser sous terre dans un tunnel d'évacuation rempli de ventilateurs. Mais cela relevait de l'évidence, c'est bien là que l'autre avait disparu.
Maintenant les étourneaux dessinaient dans le ciel des visages célèbres, des présidents américains, des milliardaires, des stars de cinéma, des leaders noirs assassinés, des otages au teint brumeux, des ayatollah. Il ressentait à quel point ils avaient été inutiles. Inutiles et lâches. Aveuglés par leur métier de bûcheron accompli chaque jour sans vouloir en savoir plus. À cautionner les massacres, à cautionner les viols, les mutilations, les frappes aveugles, à donner leur force vitale à une entreprise de destruction. Les étourneaux dessinaient dans le lointain des bannières magnifiques et inconnues, drapeaux où des têtes de squelettes souriaient au milieu de fruits exotiques et de femmes dans des postures obscènes. Hommes roulant des yeux en fumant des pipes d'os, géant Black-Face écrasant des buildings sous un ciel étoilé. Il savait qu'il devait descendre mais n'y parvenait pas. Il voyait la nuit venir de tout côté. Mais il resta là à fixer l'horizon où disparaissaient de derniers motifs fascinants qu'il fut incapable de nommer.

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Ce texte fait suite à l'exposition Où, quand, comment ?, œuvre créée in situ par Studio 21bis
à l'Espace Khiasma et présenté du 6 Mai au 11 juin 2011.
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dimanche 5 juin 2011

Alex Pou / suite de l'aventure



On avait entrevu à Khiasma le talent singulier d'Alex Pou avec la projection de son film Grand Capricorne dans le cadre de l'exposition Entropie à Khiasma en juin 2010. Ce film sera présent dans l'exposition Rituels qui ouvre demain, lundi 6 juin, à la Fondation Ricard.

Mais depuis un an, l'histoire de cette collaboration s'est poursuivi et Alex Pou sera l'un des artistes en résidence à Khiasma pour la saison 2011-2012 avec son projet Histoire de l'ombre (histoire de France) qui le verra notamment arpenter les limites de la Seine-Saint-Denis, Tremblay-en-France précisément, pour élaborer son prochain film.
À noter qu'un autre film, le Nouveau Nouveau Monde, fini cette année, sera présenté à Khiasma au début de l'année 2012 dans le cadre de l'exposition vidéo Les Nouveaux Mondes et les Anciens, deuxième partie attendue de la trilogie Entropie.

Comme les bonnes nouvelles ne viennent pas seules, Olivier Marboeuf a écrit L'invention invisible, un texte sur le travail de l'artiste à l'occasion de la projection de son film à la Fondation Ricard (à lire ici)

vendredi 20 mai 2011


Exposition "Image trouvée" de Sabine Massenet

RETRO / Les expositions de la saison "Manifeste pour des villes Invisibles"
1. Image trouvée de Sabine Massenet

Du 10 février au 24 Mars 2011 à l'Espace Khiasma


Tout commence par une simple carte où est portée l’inscription « Si vous trouvez cette image veuillez écrire à l’adresse suivante… » Ce n’est pas un jeu d’argent, ni un concours, plutôt une invitation. Sabine Massenet dépose ses messages énigmatiques comme d’autres jettent des bouteilles à la mer. Glissées au hasard des livres d’une dizaine de bibliothèques de Seine-Saint-Denis, ces petites cartes bizarres illustrées d’une image non moins étrange – dans un noir et blanc hitchcockien, on y voit des mains qui ouvrent un mystérieux message – sont le départ d’une aventure de longue haleine à la rencontre de lecteurs anonymes du Nord-Est parisien.


Pendant près de deux ans, Sabine Massenet a ainsi correspondu avec des hommes et des femmes de tout âge qui entretiennent chacun une relation particulière au livre. Que lisent-ils ? Pourquoi lisent-ils ? Où lisent-ils ? De l’enfance ressurgissent les premiers livres, les obsédants, les interdits et la lecture devient alors abri, révélation, colère ou fuite loin des contraintes de la vie matérielle et du temps qui passe. Certains ont accepté de rencontrer l’artiste, près d’une vingtaine d’être filmés.

Pour autant, Image Trouvée n’est pas un film documentaire, mais un objet hybride où Massenet met en scène l’espace d’une rencontre dans un somptueux agencement de plans qui glissent les uns dans les autres. Des « portraits avec livre » qui sont autant d’explorations de lieux cachés, loin des clichés qui collent à l’image du 93.


Vidéaste confirmée, Sabine Massenet ouvre avec cette installation aux projections multiples un nouveau chapitre de son travail, plus vaste, plus ample que jamais. Une collection de rencontres, d’objets et de mots qui inventent un art du récit impressionniste. Divisée en trois chapitres (contenant chacun six portraits), l’exposition offre autant de rendez-vous. Un feuilleton à la découverte de ce monde de lecture, qui passe de la gravité au rire, du béton aux vergers.

Exposition présentée en trois parties :
- à partir du 10 février :
Chapitre 1 (Saint-Denis – Noisy-le-Grand – Bobigny),
- à partir du 24 février
: Chapitre 2 (Aubervilliers (1/2) – Saint- Ouen – Montreuil -sous- Bois (1/2)),
- à partir du 10 mars
: Chapitre 3 (Aubervilliers (2/2) – Rosny-sous-bois – Montreuil -sous- Bois (2/2)

- Lire l'entretien de Sabine Massenet avec Olivier Marboeuf, commissaire de l'exposition

- Voir des photos de l'exposition ici et

Image trouvée est une installation produite par Khiasma dans le cadre de son programme «Manifeste pour des villes invisibles». Avec le soutien du Département de la Seine-Saint-Denis (résidence arts visuels) et des bibliothèques du 93.

mardi 17 mai 2011

Feuilleton d'un chantier 10



Ne vous laissez pas limiter par l'idée du Pays Basque. Ne vous focalisez pas sur la réintroduction d'espèces disparues. Ne pensez pas aux loups qui guettent les troupeaux. Ne pensez pas aux restes d'un mouton dans un alpage. Ne pensez pas aux ours. Cessez d'être fasciné par les aigles, par les chouettes immenses, par les bouquetins. Ne pensez plus aux créatures. Ne pensez plus le règne animal comme un empire industriel déposé dans le paysage. Ne vous limitez pas. N'imaginez pas un paysage de chalets couverts d'une poussière de graphite. Oubliez pour un instant les usines incrustées dans les crevasses, les fabriques troglodytes. Débarrassez-vous du sentiment d'autoroute, de la sensation de snack. Ne pensez plus à l'extraction, à la transformation. Chassez de votre esprit les lacets de la route, les semi-remorques, les 30 tonnes, les phares qui disparaissent, les lumières qui clignotent. Ne pensez pas non plus à Lavera, aux raffineries, aux cheminées qui crachent des flammes jour et nuit, à l'odeur de pétrole, au mouvement lent des tankers à l'horizon. Même s'il vous faut garder à l'esprit le sentiment de trouble de la distance. Et les grottes. Ne pensez plus en terme de fournaise, de feu, d'incendie, de canadaires, de collines chauves. Pensez à un monde sauvage. Pensez à un monde sauvage caché à l'intérieur, à la Préhistoire dissimulée dans une lisière, perdue dans un pli. Abandonnez l'idée de suspension hydraulique, de conduite assistée, de berline, l'idée de ceinture de sécurité, de verre modifié, d'écosystème climatisé. Oubliez l'idée de glisser sans jamais vous perdre. Oubliez le GPS, l'Airbag passager, le tableau de bord électronique. Vous êtes un chasseur, vous êtes sur une piste, vous levez les barrières, bravez les interdits, vous êtes au cœur d'un monde ancien.
Ne craignez pas le poison, les morsures, les substances inconnues. Ne craignez pas l'ivresse, les montées et les descentes. Ne craignez pas les herbes, ne craignez pas les feuilles, ne craignez pas les indiens qui titubent la bave aux lèvres juste avant de devenir des loups. Pensez au peyotl, aux bouquets de cactus gris qui recouvrent le sol. Pensez à la mescaline. Pensez à la canopée. Pensez à l’Ophiocordyceps unilateralis. Pensez aux fourmis-zombies qui grimpent jusqu'à la canopée. Vous y êtes. Ne perdez pas de temps avec les détails, le ciel rayé des trajectoires d'avions, les déflagrations au loin dans la montagne. Un vol d'étourneaux peut-être. Focalisez-vous sur la Préhistoire, les grottes, le sentiment de trouble de la distance et la canopée. Un monde sauvage est entré par votre bouche et se déplie maintenant.

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dimanche 15 mai 2011

Feuilleton d'un chantier 9



Il avait ainsi marché pendant des heures, sans même se rappeler de son compagnon. Il le voyait mettre la main au-dessus du feu. Il le voyait sentir la chaleur. Il le voyait plisser les yeux. Il le voyait apercevoir au loin le scintillement d'une torche. Il le voyait suivre sa piste, renifler ses empreintes. Il le voyait scruter les motifs du chemin, légèrement déplacés par la pression d'un corps. Il le voyait imaginer la taille du marcheur, sa corpulence. Il le voyait passer la paume sur la surface du sol, tenter de sentir les pleins et les vides, les rythmes et les ruptures, les occurrences et les oublis. Il le voyait porter un doigt à sa bouche et par sa bouche faire remonter dans tout son corps une route possible. Il le voyait se muer en un chasseur. Il le voyait se transformer en animal et s'engager dans la forêt. Mais il avait renoncé, voyant la torche faiblir, voyant la forêt s'assombrir, voyant la route s'effondrer dans une faille, voyant les dépressions, voyant les éboulis, il était probablement redevenu lui-même et avait rebroussé chemin. Il ne pensa plus à ce compagnon perdu, il ne pensa plus à sa vie d'avant.

Il n'avait rien mangé depuis longtemps. Il mâchait les feuilles et les tiges d'une plante qui tapissait la chape. Cela ressemblait à un cactus grisâtre sans épine qui dessinait des cercles sur le sol. Il en avait remplit son sac. La fumée était devenue très épaisse. Il distinguait maintenant l'infinité de ses détails, les plus infimes replis, les cascades, les gorges, les trompe-l'oeil. Il passait sa main sur des bas-reliefs, des chiens, une chasse à courre, une scène du Moyen-âge avec des mendiants et des chevaliers, un calife sur un éléphant. Ses doigts s'enchevêtraient dans des motifs, il avait cru perdre un instant sa main, voir un moignon sanglant à la place. Il avait cru sentir chaque partie de son corps séparément. Il percevait maintenant chaque variation de l'espace, déplacement de masses d'air, froissement de la fumée. Bientôt il entendit distinctement un chant. C'était un air de son enfance chanté par sa grand-mère dans une langue disparue mais qu'il comprenait.

Il titubait. Le sol se gonflait et se dégonflait sous l'effet d'une respiration mécanique. Il marchait sur un tapis de cactus grisâtres qui soupiraient. Il pensait à une terre volcanique. Il percevait l'ensemble de la forêt, comme une carte entrée par sa bouche et répandue à l'intérieur de son corps. Il avait clairement la perception des bordures, des motifs, des chemins et des précipices. Il parvenait à pénétrer sans mal le corps des animaux, à sentir un monde immense et sombre, à sentir la matière en mouvement, les hormones, les hurlements et le sang. Il était dans chaque terrier, sur chaque branche, dans chaque lisière, dans chaque respiration.

Puis il s'assit et se sentit soudainement très triste. Il n'avait plus de cactus dans son sac. Entre ses orteils qui dépassaient de ses chaussures s'échappait un mince filet de fumée. Il ne sentait plus rien qu'une forêt vide et ridicule comme celle qu'il avait toujours connu avant de partir. Il entendait un bourdonnement, un bruit sourd et en lui se formait lentement une dernière image. Une vague d'eau grise. Une vague qui avançait lentement. Qui sortait du lit d'un fleuve. Qui grossissait. Qui doucement balayait les bateaux, les posaient sur les autoroutes. Et bientôt les voitures, les bus, les camions citernes, les entrepôts, les ponts. Et bientôt la ville entière transportée sans bruit dans un geste souple et liquide. Lorsque la vague fut enfin si grande qu'elle dominait la forêt, qu'elle posait son ombre sur toute chose, que les animaux s'y noyaient dans des tourbillons silencieux, il s'endormit.

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lundi 9 mai 2011

Feuilleton d'un chantier 8




Il creusait maintenant depuis des heures. Il se tenait au fond d'un trou de plusieurs mètres de profondeur. N'avait ni faim, ni soif.
Il avait traversé nombre de matières inconnues de lui. Tantôt granuleuses, tantôt fluides, molles, bouillonnantes, cassantes, des torrents de billes synthétiques, des cristaux irréguliers, des coulées, des couches de sédiments, des cylindres de toutes les tailles. ll avait pensé chalcopyrite, micaschiste, granit rose, mais avait vu d'autres choses. Il avait imaginé silex, ardoise, grès, tourbe, basalte mais rien de ce qu'il voyait ne portait ce nom. Une odeur d'humus et de plastique fondu, de pétrole, une odeur d'animaux et d'oxydation, de gaz souterrain, de minerai, de charogne et de ciment. Une odeur de phosphore, de souffre, de polystyrène extrudé, de mousse et de putréfaction.

Il avait atteint une épaisse couche d'argile humide. S'y était plongé. On ne pouvait plus le reconnaître comme un bûcheron. Il n'était plus qu'une masse de glaise qui s'agite, une créature vaguement humaine poussant cris et grognements étouffés. Cela dura de nouveau un long moment et il crut qu'il n'arriverait pas à traverser cette terrible masse. Son esprit s'en allait. Il imaginait des mains qui pétrissaient la glaise et formaient un à un des petits hommes de terre. Bientôt, il y aurait des couples, des villages avec des toits de paille, le fumet d'un gibier jeté dans le feu, des dessins, des outils et très vite une armée avec des hommes montés sur des chars, tirés par des tigres, et des pierres empilées, des dieux et des charniers, autoroutes, buildings, créatures indistinctes posées dans la périphérie, émeutes, hélicoptères, projecteurs, charniers, renouveau, arche, déluge, tsunami, marée de boue informe, glaise redevenue glaise, tourbillon, tornades figées dans le ciel avec incrustations de mobile-homes, pavillons, souvenirs, voitures et chiens.

Quand sa pioche frappa de nouveau un objet solide, il revint à lui. Il chercha à tâtons, toucha au sol quelque chose de froid. Il regarda au-dessus de lui. Il s'était enfoncé de plusieurs mètres. La fumée avait envahit la forêt et entrait maintenant mollement dans la cavité qu'il avait creusé. Il ne distinguait pas le ciel, ne distinguait plus aucune forme familière. Avec le bout de sa chaussure, il découvrit les croisillons d'une grille qu'il souleva à l'aide de sa pioche. Un air frais entra par la base du trou et la fumée disparu bientôt dans les profondeurs. Il était prêt à s'engager lui aussi dans le tunnel quand il pensa soudain à la surface. Pas à l'autre bûcheron qui était parti dans la forêt ancienne, pas à sa lente progression, pas à la sensation d'un sol incertain sous sa voûte plantaire, pas aux cris d'animaux jadis domestiques, pas à la sensation de trouble de la distance, pas à la brume. Il pensait simplement à ce qu'il avait fabriqué sans le savoir en extrayant tous ces alliages inconnus, ces tonnes de matière qui maintenant s'entassaient à la surface. Il pensa qu'il avait créé une montagne, une montagne d'un genre nouveau.

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